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« Un lyrisme concerté »
« À une époque marquée par les nostalgiques de Dada, l’Art pauvre, l’emprise des concepts, la vidéo, plus récemment la nébuleuse Trans-avant-garde et peut-être davantage encore le retour, depuis deux décennies, à l’image tous azimuts, devant les artifices du répertoire des réalismes, regarder la nature sans écran ‘dans sa pureté originelle’, peut aujourd’hui sembler paradoxal, voire régressif, mais ne manque ni de courage ni d’humilité.
« Ce parti pris, voué au décryptage, à l’écart des alibis rhétoriques et des parcours codifiés, est celui de Ferit Iscan.
« Exempte des afféteries de circonstance, la peinture d’Iscan avoue donc ses sujets. Elle entretient avec la réalité des rapports fins et mesurés qui s’établissent dans la durée. Dans un temps or du temps dont il s’efforce de fixer la trace insaisissable. Ses modèles en effet n’ont pas d’âge. ‘Paysages’ (Paysages), ‘Natures mortes’ (Natures mortes), ‘Intérieurs’ (L’atelier) ont ce parfum d’éternité, d’un temps qui s’égrène sans hâte, sans heurt, comme l’eau immuable et toujours recommencée des rivières paresseuses de certaines de ses représentations.
« Porteuses d’un charme nostalgique singulier, ces images basculent en nous presque confidentiellement parce qu’elles sont à la fois sa mémoire et la nôtre. Et si elles nous paraissent d’emblée familières, c’est qu’elles annexent des territoires maintes fois recensés qui souvent se situent à l’intersection du tangible et du rêve. Là est le périlleux exercice de la peinture que de nous restituer une réalité prolongée, agrandie, dépassée. Pour reprendre l’expression de Cocteau, ‘l’art n’existe que s’il prolonge un cri, un rire, une plainte’.
« On sent que le peintre s’est longuement pénétré de ses thèmes, qu’il en a traqué l’âme avant d’essayer d’en reformuler la concrétude à l’abri d’un assujetissement servile. On sent également chez lui un amour de la vie, une passion pour la nature et ses imperceptibles mutations, un désir de capter la fragilité de l’instant dans les mailles secrètes de ses amples topographies, le halo vaporeux de ses fruits ou l’intériorité volontiers intimistes de ses vues d’atelier.
« Iscan ajoute à cela un goût du dépouillement et de la précision, bien étranger à la démonstration plate et appliquée du photo-réalisme. Il possède aussi une aptitude particulière à définir un climat, en questionnant autant son subconscient que son carnet de croquis, une attirance pour les couleurs douces, lumineuses, propres à rendre la vérité d’une atmosphère par les seuls effets de quelques touches estompées, innervées dans une tessiture graphique faussement relâchée, enfin il fait preuve d’un esprit de synthèse épaulé par une éloquence contenue qui domine le réel sans jamais le détourner ni le contraindre.
« Au sein des figurations actuelles, on distinguera le sens de cette œuvre à rebours, non dans sa structure, résolument contemporaine, mais dans son inspiration, délibérément naturaliste (Paysages, Présences indéfinies, Présences végétales, Présences animales). Comment d’ailleurs ne pas être atteint par cette manière de dire le monde, les senteurs de la terre, la palpitation des saisons, le velouté d’une pomme, la lumière frileuse d’un atelier (L’atelier), la pureté d’une aube estivale. Comment rester indifférent à cet appel silencieux, étrangement accueillant, tissé de formes souples, clairement délimitées par des contours brumeux, nappés de légers froids, de résonances délicates, qui fécondent autant de promesses de béatitude et invitent à la ‘méditation vagabonde’.
« Dans ce théâtre du réel réinventé au fil d’une écriture dense et néanmoins déliée, aucune exubérance inopportune, agressivité de mauvais aloi – la matière elle-même n’empâte pas – mais des compositions calmes, axées vers le primordial.
« Tout égarement des sens est ici banni, les pulsions contrôlées, l’affectivité se fond dans le parfait équilibre des harmonies. Iscan refuse les épanchements superflus et les séductions faciles, les outrances et les diktats de la mode. Au contraire, il cultive la rigueur, tant dans le partage attentif des surfaces, la minutieuse répartition des tons – sa gamme est volontairement limitée – que dans l’agencement subtil des valeurs ou la célébration banale mais ingrate du geste, dont il sait alternativement freiner ou libérer la course inquiète. En d’autres termes, il marie la fluidité naturelle de son trait, la légèreté de ses assemblages, à un rationalisme très français, notable dans la pondération générale de sa trajectoire. De chaque toile pourtant filtre lentement la poésie des choses simples, des signes du quotidien, ‘magnifiés par leur solitude’.
« Quant à l’homme, il n’apparaît plus esquissé en filigrane comme un accident inévitable mais affirme de plus en plus sa présence en accentuant le poids et l’impact émotionnel du tableau et en ménageant un possible glissement vers la figure.
« Iscan n’est pas sans analogie avec sa démarche. Discret, solitaire, parfois ironique mais sans fiel, ses propos dénotent les facultés de réflexion et d’analyse que distingue son évolution.
« Né à Trieste, patrie de Svevo, ville sur l’eau, à la rupture de deux cultures, il arrive en France à neuf ans. En 1952 il est à l’École des Beaux-Arts de Paris et selon ses propres mots subit ‘une intoxication picturale progressive’ sans que l’enseignement de la rue Bonaparte ne dévie ses élans. Il aime Vermeer, Klee, plus tard aussi Bacon. Ses premiers essais sérieux à l’huile sont des natures mortes sombres, serties dans un réseau de plans fortement architecturés, nourris de tensions. Peut-être doit-on cet attrait du construit à l’écho des préceptes d’André Lhote dont il fréquente les cours. Puis il s’engage vers 1961 dans une figuration allusive, peuplée de thèmes végétaux et aquatiques, d’insectes est de méduses (Présences indéfinies, Présences végétales, Présences animales), magma en constante ébullition, avant de créer d’abord des espaces chaotiques fuyant toute identification formelle – une figuration sans référence d’après son auteur – pour ensuite expérimenter en 1967-1968 un langage éclaté, constitué d’intérieurs animés toujours fermement charpentés, semés de fragments de corps plus tard mêlés. À ces ‘Étreintes’ (Corps éperdus) aux tonalités aiguës, succèderont des scènes allégoriques (Suite Versailles) d’un baroquisme certain et après, entre 1969 et 1971, période charnière, des travaux figuratifs compartimentés, à la recherche de sa mémoire (Souvenirs fugaces) à travers des armatures objectales ou emblématiques, commencera le creusement de ce réel inlassablement envisagé part un œil véritablement aimanté par la nature et ses infinis postulats.
« Voilà un itinéraire sans contradiction, cohérent, lucidement conduit, ‘on suit toujours la même trace’ commente l’artiste, où la réalité n’est jamais loin, quelle que soit la vision et le moment. Au reste, il s’agit d’images qui se veulent toujours ‘moins initiatives que révélatrices’.
« Indépendant, non intégré et non intégrable aux couloirs ambigus de l’histoire de l’art et de notre présent, l’œuvre d’Iscan exhale une saveur et un ton qui n’appartiennent qu’à lui. Et cette œuvre généreuse, sans certitudes doctrinaires, qui puise aux sources même de l’univers, nous réconcilie avec la peinture, avec ce qu’elle a de plus évident et de moins aisément formulable : un certain plaisir de créer des formes qui touchent sans détour. ‘Ici, comme le dit Mallarmé, dans la redécouverte du monde qu’implique chaque aurore de l’homme, tout est une insinuation au silence’ ».
Gérard Xuriguéra